L’heure où les feux ne veulent plus rien dire

Publié le par Heckel & Jeckel

Soit on aime l’heure à laquelle les feux ne veulent plus rien dire, soit on la déteste. Tout dépend peut-être d’où l’on vient.

Rappelons tout d’abord ce qu’est « l’heure où les feux ne veulent plus rien dire ».

Par feux, il faut entendre feux tricolores, le vert, l’orange, le rouge, peu importe et aussi les feux de signalisation genre Walk / Don’t walk avec le bonhomme vert ou rouge. Ladite heure se trouve donc entre tard le soir et tôt le matin, heure à laquelle le centre ville lyonnais est presque désert, abandonné par les badauds habituels. À cette heure-ci, on peut traverser la rue sans réellement se soucier des feux puisqu’il n’y a plus ou presque plus de voitures sur la route. On se permet alors de traverser n’importe où, de marcher n’importe comment, de plein gré ou non, pour rejoindre son appartement.

 

Pour connaître ce genre de sensations, il faut avoir l’âme d’un marcheur. Dans une ville de province comme Lyon, cela ne pose pas de problème. Pour Paris, même intra-muros, les distances peuvent être un problème. Pour Lyon, disons que les deux points les plus éloignés où l’on puisse s’amuser sont d’un côté Gerland avec le Ninkasi Kao ou le stade et de l’autre la Croix Rousse avec plein de bars et aussi mon domicile. Pour rejoindre les deux points, passé deux heures du matin, après une soirée qui mériterait plus de détails, il faut compter entre une heure et demie et deux heures. Vous me direz : c’est long. Je dirais que ce n’est qu’un point de vue. Car, quelles sont les autres possibilités qui s’offrent à vous : attendre 5 ou 6 heures du matin pour prendre le premier métro. Attitude un peu passive… Prendre un taxi : en tarif de nuit, je vous laisse imaginer la course, mais si vous en avez les moyens, félicitations. Le must : un ami n’a pas (trop) bu et vous ramène. Si la police n’est pas de la partie, c’est parfait.

Mais le voyage à pied tout de même ! Pas cher, très bon pour la santé, il vous permettra d’expulser l’alcool accumulé tout en découvrant ou redécouvrant les beautés de la ville. Là aussi, il y aura un phénomène qui m’émerveillera toujours : la grande capacité des gens, résidant dans une ville depuis plusieurs années à ne pas connaître leur ville. À se demander si la formule métro-boulot-dodo n’est pas devenue une religion même pour les villes à taille humaine.

Revenons à aimer / ne pas aimer ces heures-là. Au final, tout dépend donc d’où vous venez. Par exemple, vous avez passé une grande partie du week-end chez un/une ami(e) sympathique, érudit(e) et drôle (tant qu’à faire). Tout va donc pour le mieux. Son appartement vous évoque une sorte de ventre maternel géant. Ici, vous êtes à l’abri de tout, vous voyez le monde extérieur à travers une membrane qui vous empêche d’être atteint. Vous êtes donc dans le meilleur des mondes, sur la même longueur d’ondes, on mange bien et l’on boit frais (ce qui est l’essentiel dans la vie). Pourtant, vient inexorablement le moment où vous devez partir. Instant fatidique de retour au monde réel, à côtoyer des gens « normaux » sans le moindre intérêt. Cela ressemblerait donc à une naissance forcée où toute chose devient agression. Vous partez et alors vous détestez tout. Les gens que vous croisez, les voitures, les immeubles et vous n’avez qu’une envie : arriver chez vous. Heureusement, pour vous protéger de cette sordide réalité, votre mp3 est là. Vous avez un bon son mais une mauvaise image. C’est un début.

Par contre, si vous étiez dans un bar, à un concert ou les trois, les sensations ne sont pas forcément les mêmes. Déjà plus imbibé d’alcool, vous rentrez en fredonnant les chansons du concert ou les chansons passées dans le bar. Tout va bien, vous êtes plus ou moins artificiellement heureux, les gens ont l’air sympathiques et les distances n’existent plus. Cela marche aussi quand vous sortez, complètement à jeun, d’un quelconque événement culturel, théâtre ou autre. En pleine réflexion sur ce que vous venez de voir, en pleine cristallisation d’un avis, les rues n’existent plus puisque vous vous « refaites le film ».

Parfois il existe des situations extrêmes. Par exemple, après une excellente journée, peut-être deux, chez une amie, je décide que les bonnes choses ont une fin et qu’il est temps de partir. Erreur grave. Il doit être assez tôt, peut-être 23 heures et j’ai oublie un détail énorme : c’est le soir de la fête de la musique. Après plusieurs heures passées dans un raffinement certain, il faut donc affronter des hordes « d’artistes », souvent des rastas, seuls convaincus de la qualité de leur art. Bien sûr, la majorité est avinée de la plus laide des façons, et, comme si leurs vêtements ridicules ne suffisaient pas, se donnent en spectacle. Je remonte la rue de la république qui ressemble plus à une scène de guérilla. Des poubelles ont été cassées, leur contenu éparpillé sur le sol, des cabines téléphoniques ont été détruites, des détritus multiples et variés jonchent le sol et, comble de la classe, des arbres ont été renversés ou déterrés de leur pot. Au niveau de Cordeliers, je croise un jeune homme, les yeux dans le vide, le visage en sang, vraisemblablement blessé par une bouteille. Puis des jeunes partent en courant, bien dans leur univers en jogging, suivis dans la foulée par quelques policiers qui ont manifestement quelques questions à leur poser. Dans cette ambiance étrange, je n’existe pas. J’ai l’impression d’être sur le mauvais plateau, de ne pas adhérer au décor. Je vois tout et personne ne me voit. J’ai envie de taper les gens en exigeant qu’ils disparaissent de ma vie. La sensation ressemblerait à celle qu’on doit ressortir quand, ressortant d’un récital de Berlioz on nous force à regarder MTV. C’est insoutenable. Alors on rentre au plus vite chez soi pour se protéger de tant de médiocrité. Et dire qu’il y a des gens qui regardent MTV toute la journée.

Publié dans Super flux

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Commenter cet article

Raazzy 17/05/2009 12:07

Le trajet Gerland-Croix rousse en tong, avec traversée de l'autoroute à pied, et poursuite des fermetures de Mac do est particulièrement (in)intéressante :) A bon entend'heure!

patam 12/05/2009 11:20

c'est toi le misanthrope en fait

sinon globalement d'accord à un détail prêt, le vélib de gerland à hôtel de ville c'est plutôt sympa